Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

Ce parcours, effectué auprès de patientes dissemblables, mais atteintes de cancer, nous a permis de vérifier l’hypothèse de départ. 

I - L’approche des patientes

1 – Des outils spécifiques

L’utilisation du sonore-musical tout au long de ce parcours a permis de rejoindre des personnes en grande souffrance, parfois isolées sur le plan social.
A travers le questionnaire et le test de réceptivité musicale, nous avons appréhendé les difficultés des patientes, élaboré des programmes d’écoute musicale adaptés. Nous pouvons dire que nous avons atteint les objectifs de départ pour Mme S. et pour Mme D. Nous avons repéré : • de la détente et une diminution de l’anxiété,

• le surgissement du verbal à partir du non-verbal,
• l’émergence des émotions et des souvenirs,
• le plaisir et le bien-être liés à l’écoute de la musique.

- Mme S. a revisité son histoire par l’évocation de souvenirs heureux et de souffrances en lien avec la musique. Elle a été en capacité d’exprimer beaucoup d’émotions et de les verbaliser.

Lors de son retour dans le service d’oncologie 2 mois après la fin des séances de musicothérapie, Mme S. a abordé la question de la musique avec Mr R.
Elle lui a fait part de l’impact de ces séances et de son plaisir d’écouter à nouveau de la musique. Elle a même racheté un poste radio, car les sons émis par l’ancien étaient désagréables.

Nous pouvons donc évoquer la possibilité d’effets à long terme.

- Mme D. a souvent fait appel à l’imaginaire au cours des séances, de façon très visuelle, avec les bruits du pressing, le camping au bord de la rivière et le chant des oiseaux. Au fur et à mesure des séances, nous avons noté une évolution de Mme D. sur le plan de la communication et de l’expression, avec son mari, avec les soignants.

Elle est rapidement devenue actrice au cours ces entretiens, choisissant souvent les œuvres musicales en fonction de son humeur. Elle reliait la musique à son état interne, affinait ses perceptions.

Elle a revécu son passé en associant des souvenirs, consolidant petit à petit une identité fragilisée par la maladie.
Si le « test de réceptivité musicale » n’a pu être réalisé à cause du manque de concentration de la patiente, cela n’a pas été un frein à cette démarche. 

2 – Le cadre et l’environnement sonore

La mise en place d’un cadre formalisé, précis mais souple, offrira des repères rassurants et contenants. Pour la réalisation optimale des séances de musicothérapie, les critères suivants sont proposés :

• des objectifs avec la personne malade et en accord avec l’équipe,
• un lieu agréable et confortable, dans un environnement sonore adéquat,

• la fréquence des séances, leur rythme et durée,

• un matériel musical de bonne qualité.

Dans ce parcours difficile du patient cancéreux où les ruptures de rythme sont fréquentes, les éléments constitutifs de la musique s’intègrent harmonieusement. Ils sont intimement liés à la biographie d’une personne, à sa vie « d’avant » la maladie, à une histoire ancienne, au vécu d’un présent douloureux et d’un avenir aléatoire. Les sons participent à un travail de reconstruction interne, font le lien entre le dedans et le dehors. Pour le psychanalyste G. Rosolato :

«l’écoute musicale réactive l’intériorisation et capte au dedans de l’âme le flux sonore du dehors. »1 

II – La relation avec l’équipe soignante

En musicothérapie et en psycho-oncologie, la communication est au centre de la relation. Cet objectif commun et essentiel m’a permis de tisser des liens avec les soignants du service d’oncologie, de l’Unité de soins palliatifs et de l’équipe mobile.

L’état d’esprit et la capacité d’ouverture au sein de cette équipe m’ont permis de cheminer et d’effectuer ce travail auprès des patientes.
Les échanges informels ont été riches et nombreux. J’ai également participé aux réunions de l’équipe soignante et médicale ainsi qu’aux groupes d’élaboration professionnelle. 

1 – L’indication et la transmission de données

La musicothérapie s’inscrit toujours dans un projet de soins et s’adresse à une personne singulière. L’indication, question majeure puisqu’il s’agit de thérapie, est posée par le médecin, le psychologue, une équipe soignante. Le protocole et l’organisation des séances sont effectués par le musicothérapeute ; cela, en fonction des informations concernant les patients et des objectifs définis.

Concernant Mme S. et Mme D., nous avons été confrontés à la détresse, l’isolement social, la douleur et la fatigue, la désorientation spatio-temporelle.

J’ai pris en compte les éléments transmis par les soignants afin d’apporter une aide spécifique et de faire évoluer mon accompagnement. Cela inclut la relation soignées /soignants ; celle que j’ai observée, celle qui m’a été rapportée.

Je restituais des informations pouvant être utiles dans la prise en charge de ces patientes : le rapport au temps, le degré de concentration et d’attention, la participation et la communication. 

2 – Le repère des rythmes

Le choix des écoutes musicales, les tempos utilisés lors des séances de musicothérapie sont liés à la prise en charge en psycho-oncologie.
Il y a une transférabilité entre les rythmes musicaux et ceux d’un service de soins, avec la régularité et les ruptures inhérentes à cet environnement. Le rythme est un repère central auquel nous sommes confrontés dans notre quotidien professionnel. Les soignants recherchent une harmonisation dans leur travail, s’adaptent au monde sonore qui les entoure, aux attentes et aux besoins des patients.

Une relation à travers la communication musicale s’est développée au fil des jours, entre les membres de l’équipe et moi-même. La musique a « circulé », a été présente sous divers aspects.

J’ai animé une séance de relaxation guidée sous induction musicale à la demande et pour une partie des soignantes. Cette expérience positive a permis d’aborder concrètement les éléments qui constituent la musique, les goûts et sensibilités de chacune. 

III – Les limites de l’étude

1 – La mesure des effets

Les séances effectuées auprès de ces patientes ont présenté un caractère structurant et contenant :
• Avec Mme D., nous avons relevé des indicateurs d’amélioration tout au long de la séquence de 8 séances. La diminution de son anxiété et une meilleure orientation temporelle sont visibles : moins agitée, elle ne trie plus ses papiers, communique davantage avec son mari et avec les soignants. La question se pose de la pérennité de ces effets positifs.

• Pour Mme S., les éléments musicaux ont eu un effet catalyseur à long terme. Les 4 entretiens que nous avons eus ensemble, dont un téléphonique, ont permis de revisiter son histoire sur un autre plan, celui du sonore musical. 

2 – Les contingences situationnelles

Elles sont inhérentes à la pathologie cancéreuse et à la prise en charge en psycho-oncologie. L’irrégularité de la présence des patients lors des traitements en ambulatoire, la durée des hospitalisations, sont des freins pour effectuer le protocole prévu. L’imprévu fait partie du quotidien en cancérologie, avec une fragilité et une instabilité liées à un état physique et psychologique qui peut se dégrader rapidement.

Il est important de renouveler cette expérience et de proposer la musicothérapie aux patients réceptifs à la musique, car :

«la thèse de l’origine biologique universelle des émotions musicales est plus que jamais pertinente. En effet, depuis quelques années, des progrès remarquables ont été réalisés en neuroscience de la musique. L’existence d’une circuiterie cérébrale humaine dédiée spécifiquement au traitement de stimuli musicaux, jusqu’alors soupçonnée, est maintenant en voie de confirmation »2.

Dans cette étude nous pouvons parler de bilan positif sur le plan qualitatif.
En effet, le surgissement d’émotions mises à nu a permis l’expression des peurs et des souffrances.

La musicothérapie a aidé à panser certaines blessures, à réduire cette fracture existentielle liée à l’intrusion du cancer dans la vie des patientes. 

1) «Pour une psychanalyse exploratrice de la culture», Puf, 1993 p. 206 

2) Isabelle Peretz, « Brain specialization for music : new evidence from congenital amusia » Annals of the New York Academy of Sciences, vol. 930, 2001, p. 153–165. 


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