Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

La psycho-oncologie s’inscrit dans une pluridisciplinarité. Elle fait le lien entre les différents acteurs intervenant auprès du patient et de son entourage, des équipes de soins. Cette approche globale permet l’écoute et le repérage des difficultés du patient.

La musicothérapie peut s’inclure dans cette prise en charge. Elle rejoint les objectifs de la psycho-oncologie grâce aux phénomènes sonores et musicaux. 

I - Deux disciplines aux objectifs communs

Dans un contexte plurifactoriel, la psycho-oncologie a pour but essentiel d’aider le patient en intégrant la dimension psychosociale à toutes les étapes de la maladie et des traitements.

La musicothérapie dont l’objectif premier est l’ouverture de canaux de communication la rejoint à travers l’écoute, l’aide à l’adaptation, l’expression des émotions et la qualité de vie. 

1 – Écouter et communiquer

Une écoute active et une présence physique attentive sont nécessaires pour entendre les plaintes du patient, comprendre ses attentes, détecter ses souffrances et troubles divers.

Le registre analogique a une place prépondérante dans la relation thérapeutique. En effet la communication non-verbale, par l’observation des attitudes, mimiques et gestes, facilite l’accompagnement sans devancer la personne :

« Elle interagit avec la communication verbale, appelée aussi digitale, en la renforçant ou l’infirmant»(1).
Écouter le corps pour comprendre la personne avec empathie et dans le silence facilitera l’écoute :

«Le soignant montre au patient qu’il est présent par différents comportements non-verbaux en étant détendu, en acceptant des moments de silence (Buckman, 1998 ; Cohen- Cole, 1991)»(2).

Cette posture caractérise le soignant et permet au patient d’exprimer ce qu’il ressent dans cette période de bouleversement intense provoqué par l’intrusion du cancer. Les professionnels de l’écoute conduiront les entretiens selon le but recherché. Pour le psychiatre et le psychologue, il est important d’identifier le problème et d’établir un diagnostic. Il est nécessaire de différencier une psy- chopathologie réactionnelle au cancer d’une symptomatologie antérieure, ceci afin de poser les indi- cations thérapeutiques appropriées : médicaments, psychothérapie, musicothérapie...

Le musicothérapeute aura une attention particulière pour la réceptivité de la personne aux sons et à la musique, selon son histoire et son vécu. À partir de ces données il proposera des séances d’écoute musicale adaptées. Cette écoute et cette communication permettent l’accompagnement et l’aide dans le processus d’adaptation. 

2 – Favoriser l’adaptation dans un long processus de soin

Le patient est obligé de s’adapter au temps médical, aux examens et traitements, aux changements multiples de sa vie quotidienne. Les troubles de l’adaptation sont présents chez plus de 50 % des patients. Ils se traduisent par une diminution de l’attention et de la concentration, une détresse psychologique et des troubles dépressifs majeurs(3). Les difficultés d’ordre affectif et comportemental sont directement liées aux spécificités de cette pathologie :

« Le cancer trouve sa singularité dans le registre imaginaire ; c'est en particulier de ce fait que découle un certain nombre des manifestations rencontrées chez les patients atteints de cancers. En effet, la confrontation avec la maladie met en jeu les capacités d'adaptation de l'individu suscitant des réactions, des troubles voire des décompensations psychiatriques. La recherche clinique en psycho-oncologie étudie les possibles conséquences de la maladie néoplasique sur le plan subjectif. »(4) 

La notion de « coping », concept anglo-saxon, est apparue pour la première fois dans un ouvrage de R.Lazarus(5). Elle a été définie par Lazarus et Folkman en 1984(6 )en tant que processus d’ajustement :

« C’est l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux destinés à maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’un individu ».

La personne interpose des stratégies cognitives, comportementales et émotionnelles, entre elle et cet événement perçu comme menaçant.
Elle mobilise ses ressources par des attitudes combatives, de recherche d’aide, en souscrivant à une vision optimiste du futur. À l’inverse, elle peut percevoir la maladie avec fatalisme ou désespoir, en laissant la place à l’acceptation passive ou à la résignation.

L’annonce du diagnostic est un moment très violent dont le premier effet pour tous les patients est une modification et une désorganisation de l’espace et du temps. Le début des examens complémentaires, celui des traite- ments est en effet très rapide.

Il y a une nécessité d’agir qui ne tient pas compte des rythmes de la personne. Ceux de l’établissement de soins sont différents, prioritaires, et cela entraîne des incompréhensions. Le temps médical est toujours en avance sur le temps psychologique du patient, et le décalage est important.

Je fais référence au travail de M. Derzelle(8) concernant l’importance de cette question du temps qui ne se pose pas lorsque l’on est bien portant :
«La maladie grave vient lever l’illusion fondamentale de se prêter du temps. La question de ce temps-là est mise en péril par le fait que le corps trahit ».

Comment se relier au monde dans le présent si l’on n’a plus sa propre maîtrise du temps ?
Il est important de donner la possibilité au patient et à son entourage de se créer d’autres repères, rassurants et contenants.

La psycho-oncologie permet de maintenir le meilleur fonctionnement possible durant une longue période de fragilité. Une crise existentielle d’environ 3 mois nommée « la crise des 100 jours » est fréquente.

Elle perturbe également la vie des proches avec des peurs liées à la séparation, au risque de mort. Quels seront le degré et les facultés d’adaptation ? Comment sera géré le temps ? À travers les rythmes, la musicothérapie permet d’apprivoiser un temps différent car :

« la musique est l’art abstrait par excellence ; elle peut faire prendre conscience du temps »(9).
Lors des ruptures de rythme, liées par exemple à la fin des traitements, elle peut aussi donner l’illusion de maîtriser à nouveau le temps. La période de la rémission est souvent très perturbante, avec une sensation d’abandon, et d’incertitude.

« Si l’annonce de celle-ci est manifestement une « bonne nouvelle» au plan médical, annonce de la suspension thérapeutique et d’un défi contre la maladie relevé et temporairement gagné, la fin des traitements qui s’y associe et l’accompagne constitue en effet régulièrement pour les patients un stress tout à fait particulier »(10).

Une consultation de rémission a été mise en place à l’Institut J. Goudinot à Reims par M. Derzelle afin d’assurer un suivi et de faire des liens. Un médecin et un psychologue sont présents pour un examen clinique et un entretien. Ce temps apporte aide et soutien dans cet intervalle fatidique du : « à dans trois mois », qui suit l’arrêt des traitements. Il facilite l’identification et la clarification des ressentis.

3 – Permettre l’expression des émotions

Faciliter cette émergence à toutes les étapes du parcours thérapeutique est un objectif important.
Lors de l’annonce du diagnostic le patient est sous le choc ; l’annonce elle-même est très brève concernant la durée : environ une minute sur dix-neuf de consultation. Dans ce temps-là, il y a peu ou pas de gestion de l’émotion, de la tristesse et des troubles anxieux.

Il faudra aider le patient à mettre « de l’ordre » dans le désordre psychologique, lui offrir un espace contenant et rassurant. Cette souffrance peut être liée aux deuils et aux séparations que le patient doit faire concernant son corps, sa vie affective, relationnelle et professionnelle, son avenir et son devenir. Les pertes successives liées à la maladie ont des répercussions sur la personne dans sa globalité. 

Elles peuvent aussi faire émerger des fragilités antérieures, telles la dépression et les troubles psychiatriques. Une connaissance de l’histoire du patient est donc nécessaire afin de lui apporter une aide adaptée et efficace. En tant que professionnels de l’écoute, nous aurons une attention empathique pour les représentations que la per- sonne a de sa maladie.

Nous favoriserons l’élaboration de la pensée et l’émergence des interrogations sur les causes du cancer. La question du sens de cet événement bouleversant se pose actuellement avec beaucoup d’acuité pour les patients et les médecins. Des auteurs, tels que le Dr J.P.Muyard(11), médecin-psychiatre, s’en préoccupent et apportent un éclairage différent. Nous verrons comment l’écoute musicale permet d’exprimer des émotions et des ressentis douloureux. 

4 – Améliorer la qualité de vie

Cet objectif fait partie du « Plan pour l’amélioration de la qualité de vie des personnes atteintes de maladies chroniques » 2007-2011. Il contient 4 axes stratégiques et 15 mesures.

Deux éléments sont souvent indissociables en oncologie : la fatigue et la douleur. Mettre tout en œuvre pour les diminuer a un impact sur la qualité de vie au quotidien. C’est une préoccupation essentielle de tous les acteurs du soin, dont dépendront les relations avec l’entourage, les activités et l’observance thérapeutique. Selon l’IASP(12) la douleur est

« une expérience sensorielle et émotionnelle désagréable liée à une lésion décrite réelle ou potentielle, ou décrite en termes d’un tel dommage».
C’est un symptôme prépondérant, multifactoriel, au caractère très subjectif. La souffrance se manifeste sur tous les plans : physiologique, affectif et psycho-social. Il est donc essentiel de resituer la plainte douloureuse dans le contexte et de vérifier l’état somatique.

L’association fatigue/douleur/dépression est fréquente. La fatigue liée à la maladie et aux traitements peut être à l’origine de l’état dépressif et vice versa.

Les initiatives se multiplient concernant la prise en charge de la douleur et l’amélioration de la qualité de vie:
• La mesure 42 du Plan Cancer, centrée sur les Soins de Support coordonnés insiste sur la prise en charge de la douleur car c’est une priorité.

Elle se préoccupe également du développement de la psycho-oncologie. En 2004, 78 postes de psycho-oncologues ont été créés.
• Le Dr I.Krakowski(13) fait partie des personnes particulièrement investies dans ce domaine. Il travaille également pour la reconnaissance de la place des proches en tant que partenaires du soin.

• L’INC organise à Paris une journée scientifique sur

« l'évaluation de la qualité de vie des personnes atteintes de cancer » le 1er juin 2010. Cet événement prend place dans le cadre du Plan cancer 2009-2013 et de l’action 4.5 : soutenir les recherches portant sur la qualité de vie des patients pendant le cancer et après la maladie.

• Un nouveau Plan de lutte contre la douleur est initié sur la période 2006-2010. En complémentarité de la mesure 43 sur les soins palliatifs et la douleur, l’accent est mis sur le développement des soins de support, définis comme : «l’ensemble des soins coordonnés, orientés vers le contrôle et le traitement des conséquences biologiques, psychologiques et sociales des affections cancéreuses et de leurs traitements». Il s’agit d’une prise en charge globale de la douleur, la fatigue, les problèmes nutritionnels, les troubles digestifs et respiratoires.

Les difficultés psychologiques et l’accompagnement social, la réadaptation fonctionnelle et les soins palliatifs font aussi partie des soins de support. Cette approche de la personne malade prend en compte les besoins de l’entourage tout au long de la maladie et de ses suites.

La psycho-oncologie et la musicothérapie poursuivent des objectifs communs, et sont attentives à donner du sens et recréer des liens. Les moyens pour atteindre ces objectifs sont différents.

Dans la partie suivante, nous allons montrer comment la musicothérapie s’inscrit dans la prise en charge du patient cancéreux, et en quoi elle participe à l’amélioration de la qualité de vie. 

 

1) in «Précis de psycho-oncologie de l’adulte», p.196, D.Razavi et N.Delvaux, éd.Masson, 2008
2) in «Précis de psycho-oncologie de l’adulte», p.197, D.Razavi et N.Delvaux, éd.Masson, 2008
3) Bulletin du cancer 2002, vol. 89, n°12
4) Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique - March 2007, Pages 132-135 
5) in « Psychological stress and the coping procès, New York : Mac Graw Hill »
6) « Coping and adaptation, in W.D.Gentry (éd.), handbook of behaviour médicine, New York : Guilford, pp.282-325
8) Psychanalyste à l’Institut J.Godinot de Reims
9) D. Pistone, Directrice de l’observatoire musical français, France Inter, 21 mars 2010 «Le temps et le rythme»
10) M. Derzelle, «La question du temps ou le temps en question» dans «Temps, identité, cancer» 
11) J.P. Muyard, «Pourquoi tombons-nous malades?», Éd.Fayard, 2009
12) International Association of Study of Pain, Association Internationale pour l'Etude de la Douleur, 1976
13) Oncologue médical à Nancy 


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