Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

II - Spécificité de l’approche de la musicothérapie en psycho-oncologie

1 – La musicothérapie : une discipline originelle

Je vais définir plus précisément cette discipline à partir des deux mots : musique et thérapie, ainsi que son lien intime avec l’histoire et le développement de l’être humain. 

a - Définition de la musicothérapie

La musique
• En Grèce, la musique était l’art suprême avec Euterpe - celle qui sait plaire - qui réunissait l’activité des neuf muses, filles de Mnémosyne, déesse de la mémoire. C’était un ensemble culturel parfait avec Orphée et Amphion sous la conduite d’Apollon.
• En Égypte, la musique était attribuée à Thot ou Osiris, le messager en fonction - celui qui parle -.
• Chez les Hindous, Brahma était le dieu créateur- démiurge.
• Chez les Juifs : Jubal ou Tubal, fils de Caïn fut l'inventeur de la musique et du chant comme Pictagoras le dit(10).
• Antérieurement à cette période, c’est-à-dire trois mille ans avant l’ère chrétienne, la musique existait dans de nombreux pays où la civilisation était très avancée : la Chine, l’Inde, la Mésopotamie.
Un fragment taillé dans un fémur d'ours a été découvert dans la grotte de Divje Babe en Slovénie(11). Il s’agirait de la flûte la plus ancienne.
La musique faisait partie du rythme de la vie, bien avant le langage parlé.

La thérapie
Ce mot est mentionné pour la première fois dans le « De vita Contemplativa (12)» ; les thérapeutes étaient ces méde- cins des âmes, installés hors de la ville.
Aujourd’hui nous savons qu’il existe deux domaines inti- mement liés : l’un traitant des soins du corps, l’autre des soins de l’âme pour reprendre un terme ancien. La musi- cothérapie fait lien car elle met en jeu le corps et l’esprit en s’adaptant à chaque personne dans sa spécificité.
Le Dr Rolando Benenzon, psychiatre argentin, a posé les bases de la musicothérapie, et la définit ainsi : 

«La musicothérapie est cette partie de la médecine qui uti- lise le complexe son/être humain/son, ayant pour but, en utilisant le mouvement, le son et la musique, d’ouvrir des canaux de communication chez l’être humain avec l’objectif d’obtenir des effets thérapeutiques, psychoprophylactiques, ainsi qu’une amélioration pour lui et son entourage. »(13)

La théorie de cette discipline est élaborée à partir du concept de l’ «Iso»(14). Chacun de nous est doté d’une identité sonore à la fois universelle et unique. Elle est formée de tous les sons qui ont constitué notre environnement, depuis la naissance et bien avant car le fœtus perçoit les rythmes et vibrations du corps de sa mère. Cette identité permet de comprendre les différentes sensibilités à la musique, ainsi que les goûts et rejets de certains sons. C’est un moyen d’aide dans la relation à travers le sonore musical.

Par sonore, je nomme les sons qui nous entourent, ceux que nous produisons ou subissons ; le musical comprend l’audition d’œuvres, le jeu des instruments de musique, l’émergence de la voix et du mouvement 

b – Les éléments constitutifs de la musique

Intimement liés, rythme, mélodie, harmonie et silence sont indissociables, mais séparés ici pour les besoins de l’étude. Avec les systèmes de perception du son, ils font partie de l’histoire et du développement de l’être humain.

Le rythme
C’est l’élément premier car il est vital. Lié à la vie physiologique, il est souvent comparé aux rythmes biologiques de base : le rythme cardiaque, respiratoire, la nuit, le jour, les marées.
Il est associé au sentiment d’existence et au besoin fondamental de sécurité. Le cancer est directement lié au développement anarchique des cellules, sur un rythme qui tout à coup n’est plus respecté.
Par le rythme la musique va aider à :
• s’adapter aux rythmes des traitements,
• s’approprier de nouveaux repères,
• retrouver son propre rythme.
«Sans la mise en rythme d’un bruit, même sous la forme la plus anarchique ou la plus aléatoire, il est difficile de parler de musique... Entre ce rythme, fondement de toute musique, et la pulsion, fondement de toute vie, il y a des liens. »(15)

La mélodie
C’est « l’air » de la chanson, ce qui chante dans la musique, même en l’absence de voix. C’est une succession de sons ordonnés de façon à constituer une structure perceptible et agréable. Cet élément très subjectif est lié à la vie affective. Dès l’origine, le fœtus perçoit le son comme une unité sensorielle globale. Il perçoit les vibra- tions, il est déjà dans le réseau du langage.
A travers la voix, la mélodie peut adoucir, apaiser, aider à exprimer un ressenti.
«Si un nouveau-né peut entendre ce qu’on lui dit au point de pouvoir en rire alors qu’il ne connaît pas encore le sens des mots, c’est qu’il entend le message par la mélodie et le rythme de la voix».(16)

L’harmonie
Elle est la création humaine et artistique. C’est l’ensemble des caractères sur lesquels est basée en musique la combi- naison des rythmes, sons et voix. C’est aussi la référence du mode en tant qu’étendue d’intervalle ; avec par exemple la différence entre la musique orientale – 96 modes – , avec la musique occidentale – 2 modes, majeur et mineur.

Le silence
En musique, c’est une coupure du son, mais pas de l’expression musicale. En effet, le silence est toujours présent dans la musique et correspond à une pause.
Dans la relation entre deux personnes c’est l’écoute ; celle de la parole de l’autre ou de son silence. La façon dont il sera géré aura un impact direct sur la qualité de la communication.

Ces éléments qui constituent la musique ont des liens avec l’environnement sonore dans lequel nous évoluons. Ils font partie de notre histoire et de celle de toutes les sociétés et cultures. 

c – Musique et médecine au cours des siècles

On considère actuellement que la musique agit directement sur le système nerveux central. L’hémisphère droit du cerveau contrôle l’intuitif, l’émotionnel, l’artistique, la reconnaissance des formes et de la musique. Le gauche contrôle la logique, le rationnel, les symboles et les chiffres. La musique agit directement sur le cerveau droit, ce qui est important si le cerveau gauche est endommagé. Les vibrations sonores transmises par l’oreille au cortex cérébral se transforment en émotions qu’il est difficile de traduire par des mots. Freud disait ne pouvoir jouir de la musique car il ne pouvait saisir par où elle produit son effet : «Une disposition rationaliste ou peut-être analytique lutte en moi contre l’émotion quand je ne puis savoir pourquoi je suis ému, ni ce qui m’étreint »(17). Il se déclarait « ganz unmusikalisch » (« totalement non musicien », ou « pour moi, la musique n’a aucun sens »).

La musique a toujours été utilisée à des fins curatives avec parfois un côté magique et mystérieux.
De nombreux exemples sont rapportés par les philosophes :

  • Esculape, dieu de la médecine dans la religion romaine, utilisait la musique pour soigner.
  • Aurélianus relate que les Anciens chantaient au-dessus du point douloureux, car le frisson de l’air soulageait.
  • Démocrite pensait que le son de la flûte était d’un grand secours contre la peste.

L’encadré18 donne un aperçu non exhaustif de l’histoire des liens entre médecine et musique à travers les siècles.

La musicothérapie a pris son essor dans la deuxième partie du XXe siècle. Elle est actuellement reconnue en tant que discipline à part entière dans plus de 30 pays, dont le Canada, les États Unis, l’Allemagne, l’Argentine...

En France, elle est intégrée dans de nombreux centres de soins, mais n’a pas de statut. La formation s’effectue dans les universités, en particulier à Paris et à Montpellier, et divers centres associatifs ; elle se développe ainsi que la recherche. 

d - Musicothérapie active et réceptive

La musicothérapie se présente sous deux formes différentes. 

La première méthode est dite « active ».
Elle est proposée à des personnes hors communication compréhensible et peu aptes à verbaliser : enfants autistes, adolescents et adultes polyhandicapés.
Le thérapeute essaye d’établir une relation par le jeu de l’instrument de musique ; il frappe un rythme simple, par exemple sur un tambourin. Le but est d’ouvrir un canal de communication repérable par rapport au rythme et non pas l’apprentissage de la musique.

La deuxième méthode est appelée «réceptive».
Il s’agit de l’audition d’extraits d’œuvres musicales où la personne est actrice de son écoute et non passive. C’est aussi un vecteur de la relation ; il permet d’ouvrir un canal de communication dans le champ du non-verbal pour faciliter l’émergence des mots. Cette technique s’adresse essentiellement aux personnes en capacité de verbaliser.

«En psychothérapie à médiation artistique, le processus thérapeutique incite tout d’abord à ressentir et à figurer avant de dire les mots. Le symptôme n’est pas visé directement, le détour par le processus de création permet de respecter les défenses et de contourner les résistances de la personne.».(19)

J’utilise la musicothérapie réceptive dans mon travail en oncologie car elle rejoint un objectif essentiel auprès des patients atteints de cancer :

  • favoriser la détente sur les plans physique et psychique et faciliter la verbalisation. .

Il ne s’agit pas de lutter systématiquement contre la tension mais de trouver un équilibre harmonieux entre les deux car tension et détente sont deux éléments constitutifs de la musique.

Il y a un réel pouvoir de l’alternance tension/détente, la tension étant l’attente qui surgit quand un son a été produit et qu’un autre semble s’annoncer. 

Sur le plan physique la détente permet :

  • une prise de conscience du corps,
  • un retour à un état de bien-être et de sensations agréables,
  • un apprentissage d’auto-décontraction qui aide à contrôler les tensions.

Sur le plan psychique, la détente mentale favorise :

  • l’amélioration de l’attention et de la concentration,
  • la prise de conscience et le contrôle des pensées, émotions et sentiments,
  • la prise de distance par rapport aux événements vécus,
  • la contribution au soulagement de la douleur et de l’anxiété : l’écoute de la musique a des effets sur le système nerveux central. Elle permet d’abaisser le taux de cortisol et de libérer des endorphines aux propriétés cal- mantes, analgésiques et euphorisantes.

Une technique de relaxation peut être ajoutée à cette écoute. En s’exerçant sur le tonus musculaire, elle vise à son relâchement et peut agir sur la personnalité dans sa globalité.

Elle permet de :

  • faire émerger des émotions et des souvenirs oubliés ou enfouis,
  • ouvrir le chemin vers les mots – la personne parle d’elle « l’air de rien » !
  • aider au lâcher-prise et apporter un sentiment de bien- être,
  • améliorer l’humeur et donner « en-vie ».

Pour Gérard Ducourneau(20) :
« La musicothérapie est une intervention centrée sur le sujet dans son rapport avec la communication, la relation»(21). 

2 – les moyens utilisés : une discipline formalisée

Afin de proposer des séances de musicothérapie « réceptive » adaptées à une personne singulière, il est important de connaître l’histoire sonore et musicale de la personne. Avec cet objectif, le Centre International de Musicothérapie(22) et le Dr J. Verdeau-Paillès(23) ont effectué des travaux de recherche concernant la réceptivité à la musique.

Ils ont élaboré « un questionnaire et un test de réceptivité musicale » constitués d’éléments précis et structurés.

Un lieu calme et bien isolé phoniquement dans un environnement sonore adéquat, convient pour un bon déroulement de la passation du questionnaire et des tests. 

a - Le questionnaire de réceptivité musicale

s’effectue à partir de questions ouvertes et fermées.

Il concerne :

l’exploration de l’environnement sonore

  • familial : le pays d’origine des parents, les préférences sonores et musicales de l’entourage, la culture des parents dans ce domaine ;
  • personnel : le monde sonore pendant l’enfance et les réactions par rapport à cet environnement
  • actuel : quelle musique aimez-vous écouter ? quels sont les bruits ressentis comme nuisibles ?

l’étude de la réceptivité à la musique

  • êtes-vous réceptif à la musique en général ? à certaines musiques ? aux instruments ?

entretien sur la culture musicale

  • avez-vous fait des études musicales : lesquelles ? combien de temps ?
  • possédez-vous des disques ?
  • quels sont vos modes d’écoute préférentiels ?
  • quels sont vos compositeurs préférés ?
  • quels sont les compositeurs dont vous n’aimez pas entendre les œuvres ? 

b – Le test de réceptivité musicale

C’est un premier contact avec la musique ; il devra être rassurant pour le patient. J’ai choisi de réaliser ce test de façon à ce qu’il soit adapté et personnalisé. Il tient compte des réponses apportées lors du questionnaire. Il consiste en l’écoute de 8 extraits musicaux variés sur les plans du genre, des époques, des instruments et des voix.

Les œuvres sont descriptives et rassurantes, affectives, insolites, apaisantes. La durée est de 3’ à 4’ pour chaque morceau. Durant l’écoute, il est important d’observer les réactions de la personne, ses attitudes, mimiques ou gestes. Après l’écoute, elle est invitée à donner ses impressions, mais n’est pas obligée de parler.
Les commentaires porteront sur des réponses variées : sensorielles, cénesthésiques, motrices, affectives, réponses-souvenirs, intellectuelles, banales.

Tous ces éléments seront notés et nous informeront sur :

  • la musique de référence,
  • l’intérêt pour certains instruments de musique,
  • l’importance des rythmes corporels,
  • le choix des voix,
  • le tempo des mouvements,
  • les réactions aux bruits,
  • le choix des styles de musique et des époques de composition,
  • les possibilités d’expression orale.

Cela nous permet aussi d’approcher «l’Iso» du patient, c’est- à-dire son identité sonore définie par le Dr R. Benenzon, afin de mieux comprendre ses réactions au sonore/musical. 

c – L’audition d’œuvres

Elle permet d’être « avec », d’écouter « ensemble ». Propice à l’établissement de la communication elle nécessite de connaître la personne et d’utiliser les techniques psycho- musicales. Il s’agit de l’utilisation du son et de la musique dans le but d’aider une personne en difficulté, à un moment précis, au plan physique ou psychologique.

Les méthodes de détente et de relaxation sous induction musicale en font partie ainsi que l’analgésie sonore. L’utili- sation pour des rééducations en kinésithérapie, psycho- motricité, orthophonie est fréquente.

Les deux techniques les plus utilisées pour le choix des œuvres musicales sont :
La technique des associations et
Les trois extraits musicaux.

La technique des associations
Elle convient pour des séances de groupe car elle facilite les échanges entre les personnes, le déblocage de la parole et l’élaboration d’un programme d’écoute.
Il s’agit de juxtaposer deux fois deux extraits musicaux différents, de les mettre ensemble, en accord ou en opposition ; la durée de chacun sera de 6 à 7 minutes. Après l’audition, les personnes nommeront la musique qu’elles ont préféré ou le moins détesté, celle qu’elles aimeraient écouter à nouveau.

L’écoute des « trois extraits musicaux ».
Je l’ai utilisée avec les deux patientes dont j’expose les situations en deuxième partie. Elle permet l’élaboration d’un programme adapté et personnalisé.

  • Le premier extrait doit correspondre à l’état de la personne au moment de la rencontre. Pour communiquer, un code commun est indispensable ; les sons et la musique seront ce code, médiateur de la relation.
    On proposera par exemple, des rythmes rapides face à un stress important, une œuvre « triste », au tempo plus lent composée en mode mineur, face à de la détresse.
    Cela permet une libération à caractère émotionnel résultant de l’extériorisation des affects.
  • Le deuxième extrait a pour but la détente. Sa durée sera plus longue : de 7 à 10’ au lieu de 5’ afin de s’imprégner des mélodies, de baigner dans la musique et de diminuer les tensions. Les rythmes seront lents, avec peu de différences de tonalité, de façon à ne pas heurter l’oreille.
  • Le troisième extrait sera proposé en fonction de l’objectif prévu et du moment de la journée. Si une séance a lieu en fin de journée pour des problèmes d’insomnie, le tempo sera lent, les timbres graves et le volume sonore faible. Ce sera l’inverse si le but est la redynamisation. 

10) D'après le Polychronicon, Isidore dans ses Étymologies au 6e livre, mentionne qu'il fut l'inventeur de la musique, du chant, de l'orgue et de la trompe; il inventa cette science en écoutant le rythme des marteaux de son frère, Tubal-Caïn.
11) in musicologie.org 2005-2008, les spécialistes l'ont daté de 43000 ans (Homme de Néandertal),
12) De Philon d’Alexandrie, philosophe grec d’origine juive - CNRS 1967.
13) in «Manuel de musicothérapie», éd. Privat, 1981
14) in «Théorie de la musicothérapie à partir du concept de l’Iso», éd. Du Non Verbal, 1992 
15) J. et A. Caïn, «Freud, absolument pas musicien.. » in «Psychanalyse et musique», éd. Les Belles Lettres, Paris, 1982 16) A.Didier-Weill, 1990 – médecin psychiatre, psychanalyste
17) S.Freud, «Uber der Moses des Michelangelo» 1914
18) A.Berthomieu, «Musicothérapie en oncologie», éd. Du Non-Verbal, 1994 


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