Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

La maladie du cancer, traumatisante et génératrice de stress, fait effraction dans la vie du sujet sur les plans physique et psychique. Le corps est souvent douloureux et la psyché agitée, sidérée, bouleversée. Les blessures sont multiples, une perte de la maîtrise, de l’autonomie, un changement des rôles et du rapport au temps apparaissent. Les attentes et besoins des patients sont pluriels concernant leur maladie : être soigné, soulagé et apaisé, accompagné et reconnu en tant qu’être humain, avoir un espoir de guérison.

Les plaintes sur la non réponse à ces attentes et à leurs questionnements sont nombreuses : la douleur et la fatigue, la solitude et les angoisses, l’altération de la vie relationnelle et les effets des différentes thérapeutiques.

Si les patients sont en difficulté psychologique, un nombre insuffisant d’entre eux bénéficie d’une consultation avec un psychiatre ou un psychologue.
La douleur, véritable entité est présente dans 57 % des cas pour 605 personnes interrogées(1). C’est une maladie dans la maladie, en relation très étroite avec la fatigue.

La conséquence pour le patient en est une expérience vécue sur le mode d’une réactivation de l’angoisse de mort. Elle peut entraîner une détresse émotionnelle, telle qu’elle a été définie par le Pr Jimmie C. Holland(2) :

«La détresse est une expérience émotionnelle désagréable, de nature psychologique, sociale ou spirituelle, qui influe sur la capacité à «faire face», de façon efficace au cancer et à ses traitements. ».

Les patients sont fragilisés par l’annonce de la maladie, aussi une attention doit-elle être portée à ce signe car anxiété et dépression peuvent advenir.

Les traitements lourds ainsi que les problèmes sociaux de plus en plus fréquents entraînent une vulnérabilité notable. Les conséquences pour les proches sont importantes : sous le choc et dans l’incompréhension, ils peuvent être déstabilisés et démunis, notamment face à la nature de l’aide qu’ils peuvent apporter. 

La sphère relationnelle se modifie avec la crainte de per- dre l’Autre définitivement. Selon Anne-Ancelin Schützenberger :
« Le malade et sa famille ont besoin d’un certain temps pour se réorienter, entrer peut-être dans de nouveaux rôles et un nouvel équilibre familial, une autre distribution du temps, de l’argent, des ressources, des priorités, des urgences. Une autre manière de vivre, peut-être plus humaine. »(3)

En tant que soignante, manipulatrice en radiothéra- pie à l’Institut Claudius Régaud de Toulouse, j’ai pu repérer cette souffrance lors des traitements de haute technologie. La radiothérapie externe est génératrice d’anxiété et de peurs :

«Le malade découvre dans un laps de temps très court un univers qui lui est totalement étranger : salles de simulation et de traitement, personnes nouvelles... Ces découvertes, l’aspect froid et impressionnant des machines, l’isolement de la salle de traitement sont souvent ressentis comme une nouvelle agression. »(4).

L’isolement physique du patient est total malgré la sur- veillance des caméras et l’attention des manipulateurs. Durant la séance de radiothérapie, indolore, il est enfermé dans une salle dont la porte blindée se referme lourde- ment. Peu de temps et d’espace sont consacrés à s’occuper des difficultés auxquelles sont confrontés les patients.

Aussi, ai-je choisi de m’orienter vers une discipline qui fasse le lien entre ces traitements et le vécu du patient : la musicothérapie.
Ma pratique dans ce domaine, en oncologie et en tant que psychothérapeute en libéral m’a permis d’être à l’écoute des patients à des moments différents de leur histoire et de leur parcours de soin.

J’ai pu également approfondir ma réflexion et ma recherche à travers mon expérience de formatrice en musicothérapie auprès de soignants et d’éducateurs. 

J’ai rencontré des participants soucieux des difficultés de communication des patients, de leur anxiété, de la rupture des rythmes, du changement du rapport au temps.

Les prises en charge sont actuellement pluridisciplinaires. La psycho-oncologie se développe et permet un travail d’équipe où la personne est considérée en tant que sujet dans sa globalité.

Si la recherche apporte des traitements efficaces grâce à une technologie performante et à la découverte de nouvelles molécules, l’aide psychologique est présente dans de nombreux services d’oncologie. L’attention des équipes soignantes et médicales se porte particulièrement dans les moments charnières de la maladie : le dispositif d’annonce, le plan personnalisé de soins, les soins de support sont une aide précieuse pour l’accompagnement tout au long de ce parcours difficile.

Les acteurs, professionnels formés à l’écoute, sont en capacité de proposer des aides adaptées et complémentaires sur le plan de la souffrance psychique.
La problématique est donc la suivante :

l’annonce de la maladie vient ébranler l’équilibre psychique du sujet. Son histoire, sa vie personnelle et familiale, son inscription professionnelle et sociale sont perturbées. La violence du choc remet en cause toute l’organisation mise en place.

Plongé dans un univers différent de son contexte habituel, le sujet est souvent considéré comme malade et patient. Il se plaint d’être objet de soins et non sujet en soins. Les traitements, surtout corporels, sont lourds. Avec l’ampleur des pertes et deuils successifs, cette crise fait écho et réactive la question du sens de l’épreuve, de la vie. Tout le vécu est chamboulé, avec la perte de la maîtrise des situations et des repères habituels.

Les mécanismes d’adaptation sont mis à l’épreuve face à la réalité intérieure et extérieure : l’annonce du diagnostic, les différentes consultations médicales, les examens et traitements.

Il y a désorganisation et il faudra rétablir une homéostasie.

Dans ce chaos et cette vulnérabilité provoqués par l’intrusion du cancer, qu’en est-il du devenir des émotions, de leur émergence ou de leur silence? Comment permettre à la personne de s’exprimer quand les mots sont difficiles à dire ?
Comment redonner du sens au présent, faire en sorte que le patient ne soit pas qu’un objet de soins ?

Comment refaire du lien, retrouver du désir et du plaisir à la vie ?
Comment restaurer la capacité à « faire face » ?

Je propose l’hypothèse suivante :
la musicothérapie peut faire partie des soins complémentaires pour soutenir le patient tout au long de son parcours thérapeutique. Elle est en lien direct avec la psycho-oncologie à travers l’objectif de la communication pour :
• écouter et accueillir les émotions,
• aider à l’adaptation,
• faciliter la détente,
• apporter un soutien aux proches,
• faire le lien avec les équipes soignantes.

En favorisant la détente et la diminution de l’anxiété, l’écoute des sons et de la musique permet de se réapproprier une histoire, de se reconnaître en tant que personne dans sa globalité.
Si cette discipline n’est pas une psychothérapie elle s’intègre dans une prise en charge globale en psycho-oncologie en tant qu’outil de communication non-verbal. Elle s’inscrit dans un projet thérapeutique au sein d’une équipe médicale et soignante. Elle est toujours utilisée en pluridisciplinarité et sur indication. Elle aide à sortir de la passivité en redevenant acteur de sa propre vie, à diminuer la détresse émotionnelle, à favoriser l’émergence des émotions et de la parole. J’ai pu observer les effets des sons et des rythmes sur un plan physique et psychologique. C’est un élément médiateur dans la relation thérapeute/patient qui peut déplacer les phénomènes de transfert et soulager les équipes.

C’est une aide à un moment précis d’une histoire de vie singulière et non l’apprentissage de la musique ou d’un instrument. Toutes les personnes, quels que soient leur âge et connaissances musicales peuvent en bénéficier à condition qu’elles soient accessibles au plaisir musical ; ce plaisir dont elles ont été privées à cause des inhibitions induites par la maladie et les traitements.

Il s’agit d’un plaisir mais aussi de la prise de conscience de possibilités physiques et intellectuelles que l’on croyait taries.
Dans cette étude, je relaterai le cas de deux patientes auprès desquelles j’ai effectué des séances d’écoute musicale dans le cadre de la musicothérapie. Il s’agit de deux personnes singulières rencontrées à un instant précis de leur histoire personnelle et confrontées à des pathologies différentes. Les prises en charge ont donc été différentes.

Mme S. était en traitement de chimiothérapie dans le service d’oncologie de la Polyclinique Montréal de Carcassonne, et Mme D. hospitalisée à l’Unité de soins palliatifs de cette même ville, afin de traiter des douleurs rebelles et insupportables pour la patiente. Pour ces deux personnes la question du corps au cours d’une maladie évoluant sur plusieurs années était très importante. Nous avons pu repérer le fonctionnement psychique mis en place, les difficultés liées à l’anxiété et à la verbalisation. Je montrerai d’une part en quoi la musicothérapie fait partie du soutien en étant un médiateur de relation et de communication ; et d’autre part comment elle permet au patient de faire émerger des émotions, de mettre des mots sur ses difficultés.

Ce travail s’articule autour des trois axes suivants :

Dans la première partie je définirai la musicothérapie et ses points communs avec la psycho-oncologie à travers : l’écoute, le silence, le rythme. Je montrerai en quoi ces éléments s’intègrent et apportent une aide au patient sur les plans psychologique, physiologique et social. 

À travers un éclairage historique, nous verrons comment au cours des siècles, dans toutes les sociétés et dans toutes les cultures, la musique a toujours été utilisée à des fins curatives. Médecine et musique ont souvent été liées, ou séparées, et cela depuis la Grèce antique. Nous aborderons cette alternance, cette complémentarité, selon les époques.

Dans une deuxième partie, j’exposerai le cas des deux patientes afin d’étayer la problématique. J’évoquerai le travail effectué à travers des séances d’écoute musicale personnalisée, au cours de leur parcours thérapeutique. Cette expérience s’est déroulée lors d’un stage d’application dans le service d’Oncologie et à l’Unité de Soins Palliatifs de la Polyclinique Montréal de Carcassonne du mois de septembre 2009 au mois de février 2010. Elle a pu se réaliser grâce à ma formation dans le cadre du diplôme universitaire de psycho-oncologie à l’Université de Lille sous la direction du Dr M. Reich.

Cette étude est éclairée et enrichie par mon stage dans le service de psycho-oncologie de l’Institut Claudius Régaud de Toulouse, du mois de mars au mois de mai 2009.

L’analyse de cette expérience me permettra de proposer des réponses modulées en fonction de chacune des personnes. J’associerai les limites de l’étude et l’articulation de cette discipline avec la psycho-oncologie telle qu’elle a été définie par Jimmie C. Holland en 1998 :

« La psycho-oncologie est une des applications de la multidisciplinarité en cancérologie qui a pour objet les aspects psychologiques et sociaux de la maladie cancéreuse, pour le patient, pour ses proches, ainsi que les soignants. Ce terme désigne à la fois une discipline scientifique et un ensemble de pratiques cliniques s’exerçant au cœur de la médecine oncologique. » 

(1) Larue, et al, Multicenter study of cancer pain and its treatment in France, Br Med J, 1995, 310 : 1034-7,

(2) Holland, NCCN, 1999

(3) in «Vouloir guérir», éd. Eres, 1985

(4) A. Berthomieu, «Musicothérapie en oncologie», éd. Du Non-Verbal, 1994 


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