Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

Ces deux patientes sont malades du cancer depuis de nombreuses années : 11 ans pour Mme S. et 6 ans pour Mme D. 

La chronicité a des effets importants sur leur psychisme. Toutes les deux sont atteintes d’une maladie grave qui ne guérit pas, qui dure et dont elles ne voient pas la fin.

La perte de repères, la dégradation, la dépendance et la douleur, composantes d’une pathologie chronique, engendrent de l’inquiétude.
À l’inverse, la pathologie aiguë est limitée dans le temps ; on en connaît la durée, elle a une fin et permet de retrouver un état de santé antérieur ou estimé satisfaisant.

On repère une fracture existentielle chez ces deux per- sonnes, c’est-à-dire l’avant cancer et le « maintenant depuis l’annonce » avec les risques de déclin, d’incapacité, d’impotence et de déchéance ; l’avant étant un plus et l’actuel un moins.

Certaines de leurs attentes et craintes sont communes : la fatigue, la douleur et la peur de la dépendance. En effet, demander à autrui ce qu’on était capable de faire auparavant est aussi pénible que l’incapacité elle-même.

Leurs interrogations sont nombreuses et concernent la cause et les représentations de cette pathologie : est-ce que je vais guérir ? pourquoi suis-je malade ? comment va être la fin de la maladie?

La question de la fin de la vie est rarement posée. C’est une position de savoir qui n’est pas de la connaissance du patient et l’on constate que l’espoir sur la durée de la vie est prédominant.

La musique a toujours eu une place très importante dans la vie de l’une et de l’autre. Il est donc possible de leur proposer une séquence de 10 séances de musicothérapie, à raison d’une fois par semaine.

Pour que cette aide complémentaire soit bénéfique l’adhésion des patientes est indispensable. L’indication sera posée par un psychologue, un médecin ou une équipe soignante. Ces deux éléments ont une incidence directe sur la prise en charge.

Les points qui caractérisent ces patientes sont spécifiques sur le plan de la pathologie, de la localisation et des traitements, de l’âge, de l’histoire, et du moment où je les ai rencontrées.

Mon approche de ces 2 patientes et la construction des séances d’écoute musicale ont donc été différentes à travers des éléments communs. J’ai choisi volontairement les critères suivants :

1- la pathologie et les traitements

2- la vulnérabilité,

3- le rapport au sonore et à la musique.


I - Mme S.

Pour cette patiente, l’indication de musicothérapie a été posée par le psychologue, Mr R.

Mme S. participera à 3 séances car elle doit interrompre son traitement médical à cause d’une neutropénie sévère.

  • Elle subit un traitement de chimiothérapie pour des métastases d’un cancer du sein. Elle est présente dans le service d’oncologie en tant que malade « externe ».
  • Elle se sent isolée et ne peut résoudre le deuil de la mort de son mari.
  • L’environnement sonore a toujours été un point d’appui pour elle.

1. Des soins en ambulatoire
La rencontre

Âgée de 69 ans, cette patiente est atteinte d’un cancer du sein polymétastatique.

La tumeur primitive a été traitée par chirurgie avec une tumorectomie, et par radiothérapie : 25 séances à raison de 5 fois par semaine. Une récidive locale après 3 ans de rémission a nécessité une mastectomie suivie d’une chimiothérapie.

L’année suivante, elle a fait la demande d’une consultation pour des douleurs au niveau de l’épaule et de la hanche droite ; les examens ont révélé des métastases osseuses qui ont été irradiées, ce qui a permis à Mme S. de ne plus souffrir. Si les périodes de rémission ont été des moments de répit, elles lui ont aussi procuré de l’anxiété liée à l’arrêt des traitements : les repères de temps, don- nés par les soignants dans un cadre contraignant mais rassurant avaient disparu.

Actuellement, Mme S. vient une fois par semaine dans le service d’oncologie ; une chimiothérapie lui est administrée pour des métastases hépatiques. Le protocole de 6 séances est à visée thérapeutique.

Avec l’accord de la patiente, le psychologue de l’Unité me propose d’assister à l’entretien qu’il va avoir avec elle. Il pense que des séances d’écoute musicale pourraient être bénéfiques afin de canaliser les émotions et de retrouver un plaisir musical qui avait une grande place dans sa vie.

Je me présente à Mme S. en tant que musicothérapeute et lui précise ma place au sein de l’équipe soignante : je suis stagiaire dans le cadre du diplôme universitaire de psycho-oncologie, et l’écriture de mon mémoire concerne l’apport de la musicothérapie en psycho-oncologie. Dans ce cadre-là, je participe aux réunions du service et suis en lien avec tous les membres de cette équipe pluridisciplinaire. Mme S. paraît rassurée par mes paroles. Elle a compris que je ne remplace pas le psychologue Mr R., et que mon rôle auprès d’elle sera différent.

Mme S. m’accueille avec un sourire, puis s’adresse directement à Mr R.

Elle évoque sa fatigue, la perte d’appétit et l’amaigrissement, conséquences des traitements : radiothérapie et chirurgie mutilante.

Son image corporelle est très perturbée; elle parle d’un dépérissement qui ressemble à la mort. L’association amaigrissement / mort est fréquente chez les patients car la perte de substance corporelle est inscrite dans l’esprit ; c’est culturel, cela évoque la famine, les camps de concentration… Elle dit être déprimée car cette rechute est une étape très difficile ; elle perd l’espoir d’une amélioration.

2. Le deuil et la solitude

L’évolution de sa maladie, visible par elle-même et par autrui, lui fait peur, honte. Elle appréhende le regard des autres, celui des voisins, compatissants, mais auxquels elle n’a plus envie de parler :

« que voulez-vous que je leur réponde quand ils me disent que j’ai bonne mine alors que je reviens de la clinique ; je me regarde et je vois bien que j’ai une très mauvaise mine !.. ». 

Elle redoute pourtant une solitude vécue de façon douloureuse depuis le décès de son mari il y a 20 ans. Ses deux enfants viennent la voir souvent, mais sont très occupés et ne peuvent passer beaucoup de temps avec elle ; cette année, sa fille fera le sapin de Noël mais ne pourra être présente le 25 décembre.

Mme S. s’adresse à moi et me raconte combien ils aimaient la musique, elle et son mari!

Depuis qu’il est décédé, elle en écoute rarement car cela fait émerger des souvenirs qui la rendent triste : « ça ne sert à rien de pleurer », dit-elle ! Elle parle des nombreux disques en sa possession, d’un poste de radio de très bonne qualité.

Mme S. parle vite ; il y a peu de silences dans son discours. Elle détaille ses craintes . Les plus importantes sont celles concernant les effets secondaires des perfusions : les nausées et les vomissements, l’alopécie, et une fatigue de plus en plus intense.

Je lui propose d’écouter de la musique avec elle dans le cadre de la musicothérapie. Nos entretiens auraient lieu le jour où elle vient pour la chimiothérapie et les divers examens médicaux-radios, scanner.

Le rythme serait d’1 fois par semaine, pendant 45’ ; cette séquence comporterait 10 séances.

Elle est d’accord pour commencer dès la semaine suivante car elle pense que la musique pourra « lui faire du bien », l’aider à penser à autre chose qu’à sa maladie. Je définis la musicothérapie en tant que discipline dont les buts sont la communication et la détente.

 

J’expose le déroulement des séances :

  • les deux premières pour « faire connaissance », poser des objectifs selon ses attentes, et répondre au questionnaire de réceptivité musicale
  • la 3e concerne le test de réceptivité musicale ; il sera effectué pour approcher l’histoire sonore et les goûts musicaux de Mme S.,
  • les 7 séances suivantes seront des séances d’écoute musicale constituées de 3 extraits d’œuvres différentes. Le programme d’écoute sera adapté, et modulé en fonction de son état et de ses demandes.

Nous prenons rendez-vous pour la semaine suivante.

Connaissance de la patiente et questionnaire de réceptivité musicale

Mme S. commence à raconter sa vie. Elle est parisienne d’origine, mais vivait dans un village. Elle a fait des études de secrétariat, puis a travaillé dans une entreprise à Paris où elle vit. Elle se marie et ils ont deux enfants : un garçon et une fille. Cette dernière quitte le foyer familial pour « vivre sa vie ».

Ils aiment les Corbières, font construire une maison à côté de Carcassonne, pour les vacances et la retraite. Son mari décède au moment où leur projet de résidence secondaire est abouti. Elle décide de quitter la capitale avec son fils pour revenir dans le petit village du Sud de la France. Elle parle peu des relations avec ses enfants, dit sa tristesse de la difficulté de communiquer avec son fils. Les événements les plus importants pour elle sont la mort de son mari il y a 21 ans et l’apparition du cancer 10 ans après. La « fracture » se situe au moment de la disparition de son mari ; il y a la vie « avant » et la vie « depuis », avec un grand vide. Elle dit ne pas avoir fait le deuil et vivre avec le souvenir douloureux des moments heureux de cette vie commune.

Et puis, il y a le cancer, préoccupation quotidienne ; elle voit son état général s’aggraver et se dégrader, avec une intense fatigue. Elle se sent déprimée, et voudrait « retrouver le moral, alors pourquoi pas la musique ! ».

Nous précisons quels seront les objectifs de la musicothérapie pour Mme S. :

  • laisser émerger les émotions et les souvenirs en étant accompagnée ; et plus particulièrement ne pas éradiquer sa tristesse, mais lui permettre de l’exprimer,
  • retrouver le plaisir musical afin de refaire du lien avec son histoire,
  • vivre mieux les traitements lourds qu’elle subit parfois difficilement,
  • sortir de l’isolement et diminuer la souffrance liée au deuil.

3. L’importance de l’environnement sonore

À travers le questionnaire de réceptivité musicale, nous verrons la place du monde sonore pour Mme S. Il nous permettra aussi de préciser les goûts musicaux de Mme S. et de cerner son identité sonore.

Cette patiente a vécu à la campagne en région parisienne. Elle a été entourée par les sons et bruits de la nature : chants des oiseaux, cris des animaux, bruit des tracteurs, des moissonneuses, etc..

À l’intérieur de la maison, le calme était rare, avec 4 enfants dont elle est la 3e, une mère au verbe haut et un père aimant chanter des chansons populaires.

À l’école, elle a appris la flûte à bec, ce qui ne l’a pas encouragée à apprendre la musique. L’obligation du solfège, celle de jouer seule un morceau appris par cœur face à toute la classe, sont des souvenirs désagréables. L’ambiance était souvent joyeuse à la maison et l’atmosphère imprégnée de musique ; un de ses frères jouait du saxophone. Il n’y avait pas de télévision, mais une radio qui diffusait informations et musiques variées.

Elle a fait de la danse classique pendant 4 ans, a pu écouter « ses » musiques pendant son adolescence, car ses parents lui avaient offert lecteur de K7 et tourne-disque. Elle aimait les chansons à texte, le rock et les musiques du monde.

Son mari était très mélomane. A Paris, ils avaient choisi de profiter des concerts que peut offrir la capitale : le Châtelet, Bobino, l’Olympia. Si le « budget concert » était important, c’était un choix commun qu’elle ne regrette pas et qu’elle est heureuse d’avoir fait. Elle aime parler de ces découvertes musicales, de ce plaisir des rythmes et des mélodies, des voix et des instruments différents.

Quand elle est revenue dans sa maison, elle souhaitait écouter souvent de la musique afin de s’immerger dans un univers qui leur appartenait à tous les deux; cela est rapidement devenu douloureux pour elle, « sans l’autre ». Au fil des jours, elle a diminué son temps d’écoute des disques aimés, de la radio, et pourtant le silence et la solitude sont difficiles à supporter !

Quand elle évoque le silence, elle dit combien l ‘environnement sonore est important pour elle. Elle parle d’une contradiction entre le désir du plaisir musical et la tristesse éprouvée lors de l’écoute. Ses goûts sont très éclectiques : les musiques de ballet, les orchestres symphoniques et les chansons à texte. Je lui précise que le test de réceptivité musicale fera l’objet de notre 2e rencontre.

Le test de réceptivité musicale

Je lui propose d’écouter 8 extraits d’une durée de 2 à 3’ chacun, selon le test élaboré par le Centre International de Musicothérapie. J’ai choisi des morceaux en fonction des goûts exprimés, et variés sur tous les plans : genre, époque, style, rythme. À la fin de l’écoute de chaque extrait, elle exprimera ce qu’elle a ressenti, ce qui permettra d’élargir ce champ musical et de construire un programme d’écoute adapté.

  • « La fée clochette » du ballet de « Casse-Noisette » de P. I. Tchaikovski, 1892 : cette œuvre légère et joyeuse est un conte composé pour la danse.
  • « Trains » de S. Reich, 1989 : musique américaine contemporaine, très répétitive et évocatrice de mouvement.
  • « Le printemps» des « 4 saisons» de A. Vivaldi, 1725 : concerto évocateur de renouveau et de vie.
  • « Vêpres » des « Chemins du baroque » de B. Rubino, 1644 : chant choral religieux, au rythme entraînant.
  • « Rodino», chœur de femmes bulgares, 1991 : les dissonances de ces voix de gorge ont des origines byzantines et ottomanes.
  • « Le plat pays» de J. Brel, 1988 : un des « fleurons » de la chanson française, nostalgique et rassurante.
  • « L’hymne à la joie», Symphonie N°9 de L. V. Beethoven, 1824 : œuvre symphonique, vocale et instrumentale, idéal de la fraternité humaine.
  • « Allegro » d’une chaconne jouée à la harpe, de G.B. Pescetti, 1750 : le jeu des cordes, telles des gouttes d’eau.

Mme S. est heureuse de ces écoutes si différentes pendant lesquelles elle a éprouvé du plaisir. Elle est agréablement surprise car son attention s’est centrée sur autre chose que la maladie ! L’élément musical lui apporte de l’apaisement. Ses préférences se portent sur la musique baroque, symphonique et de ballet.

Elle reparle de son impossibilité d’écouter de la musique seule. Le décès de son mari dont elle n’a pas fait le deuil en est la cause, mais pas seulement. La musique la renvoie aussi à la relation très conflictuelle avec son fils. Ce fils aîné qui a vécu avec elle pendant 20 ans était fragile et impulsif.

En fonction de ces éléments et de l’entretien précédent, j’élaborerai une séquence d’écoute de 3 extraits pour la semaine suivante.

J’informe Mr R. de mes rencontres avec Mme S. et de son adhésion assez enthousiaste à mes propositions de séances d’écoute musicale.

Un entretien téléphonique

La première séance n’aura pas lieu car Mme S. doit interrompre les séances de chimiothérapie à cause d’une aplasie sévère.

Elle fait part à Mr R. de son désir de me parler. Avec son accord, je lui téléphone. Lors de cet entretien, elle me parle de son regret de ne pouvoir participer à une nouvelle séance.

Elle évoque ce qui a eu lieu pour elle dans la semaine précédente, les moments difficiles qu’elle a traversés. Elle est très fatiguée, avec des douleurs aux jambes liées à des œdèmes importants. Elle se sent dépressive et triste.

Mme S. évoque des extraits musicaux que nous avons auditionnés ensemble. Elle manifeste le désir d’en écouter à nouveau certains qui la renvoient au temps passé dont elle a besoin de parler.

Les souvenirs qui émergent sont tristes quand elle pense à son fils, ce fils qu’elle a aimé et protégé, pour lequel elle « a tout fait ». Elle ne comprend pas son comportement si violent avec elle. Elle parle aussi des moments heureux, des concerts auxquels elle a assisté avec son mari. Pour elle, la musique est un mélange de joies et de peines. Elle espère être capable d’en écouter à nouveau seule et de continuer des séances de musicothérapie avec moi lors de son retour dans le service d’oncologie. Nous ne prenons pas de rendez-vous car une date ne peut être prévue pour sa prochaine cure de chimiothérapie.

4. Bilan des séances

Nos observations

Cette patiente a pu laisser émerger des émotions et parler de son ressenti. Elle a évoqué des souvenirs en se réap- propriant un temps vécu, une époque réactualisée, et non un souvenir-lamentation.

Ce moment musical partagé a créé une continuité, et donné un repère différent, rassurant et contenant.

Involontairement interrompues, ces rencontres avec Mme

S. autour de la musicothérapie ne permettent pas un bilan complet ; cependant, nous observons des effets positifs.
Le caractère émotionnel de la musique, si important pour Mme S. refait surface alors qu’il s’était arrêté. Ceci la renvoie à des événements anciens et actuels avec la souffrance du deuil et celle de la maladie.

Grille d’évaluation

J’ai complété la grille mentionnée dans la partie théorique, en annexe, après l’arrêt de la musicothérapie. .

Concernant les 3 éléments retenus, il en résulte :

  • une participation active et attentive,
  • un comportement très communicatif avec moi-même et les membres de l’équipe, ainsi que des prises d’initia- tive,
  • une compréhension des phénomènes sonores et musicaux, beaucoup d’intérêt et de plaisir pour l’écoute musicale.

 

Nous souhaitons que Mme S. puisse bénéficier ultérieurement de séances de musicothérapie. Ces séances l’aideraient à retrouver le plaisir de l’écoute et à sortir de l’isolement. En effet, Mme S. présente une grande réceptivité à la musique.


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