Alice Berthomieu
Musicothérapie Toulouse

Musicothérapie et cancer

II - Mme D.

Les infirmières et aides-soignantes me proposent de ren- contrer cette patiente pour des séances de musicothérapie. Mme D. participera à 8 entretiens puis sera transférée dans une unité de soins de suite et de réadaptation.

  • Mme D. est hospitalisée dans l’Unité de Soins Pal- liatifs pour des métastases d’un cancer bronchique.
  • Elle souffre de douleurs aiguës, est désorientée sur le plan spatio-temporel.
  • Les rythmes et les mélodies la rassurent et l’apaisent.

1. Une hospitalisation

Cette personne de 82 ans est atteinte depuis 6 ans d’un cancer bronchique qui a échappé aux traitements spécifiques adaptés. Le pronostic vital est réservé.

Elle vit avec son mari, âgé de 92 ans. Complètement autonomes, ils refusent d’avoir une aide à la maison. Mr D. conduit encore et vient passer les journées auprès de sa femme.

Elle a été hospitalisée en oncologie à l’hôpital pendant quelques jours pour des douleurs chroniques des membres supérieurs, résistantes aux traitements antalgiques. Son transfert a été décidé par l’équipe médicale.

Actuellement, Mme D. est hospitalisée depuis une semaine dans l’unité de soins palliatifs. Ce service a été créé en 2002 par le Dr D. Blet1 afin de répondre à la définition et aux objectifs des soins palliatifs2 :

« Ce sont des soins actifs et continus dans une approche globale du patient atteint de maladie grave évolutive ou terminale, pour soulager les douleurs physiques et prendre en compte la souffrance psychologique, sociale et spirituelle ».

C’est à la demande des infirmières et aides-soignantes que je rencontre cette patiente. En tant que stagiaire, j’ai de nombreux échanges informels toujours riches et fructueux, avec l’équipe soignante et médicale.

J’effectuerai 8 séances de musicothérapie avec Mme D, car elle sera ensuite transférée dans un service de soins de suite et de réadaptation.

Le rythme sera de 2 fois par semaine, donc tous les 2 ou 3 jours. L’accueil de toute l’équipe et l’organisation du service facilitent cette prise en charge. Les fréquentes réunions me permettent de faire le lien avec le travail effectué auprès des patientes par le psychologue et les autres membres de l’équipe.

J’exposerai le déroulement des entretiens avec Mme D. en mettant l’accent sur l’évolution de ce parcours.

2. La douleur et le rapport au temps
La rencontre

Je me présente et lui propose d’écouter de la musique avec elle. Mme D. est petite, maigre, mais tonique. Assise dans le fauteuil, elle bouge beaucoup, trie des papiers qu’elle sort de son sac.

Elle est désorientée au niveau spatio-temporel. Elle ne comprend pas ce qu’elle fait dans ce service, est très inquiète de cette maladie qui la fait souffrir. Elle parle d’une douleur constante qui prend toutes ses forces, provoque des troubles anxieux et une intense fatigue.

Je l’écoute : elle répète souvent les mêmes mots. Elle cherche sa carte d’identité, celle de la sécurité sociale : « on me les a prises et on ne veut pas me les rendre». Elle attend son mari avec impatience, elle trouve le temps long.

Je lui propose de revenir la voir dans 2 jours pour parler de musique. Elle accepte car elle aime écouter de la musique.

Je fais part de mes observations aux infirmières et au psychologue. Ils ont effectivement noté sa façon de manifester ses craintes, son incompréhension et sa désorientation ainsi que son souhait de rentrer chez elle.

La communication est difficile à établir, car Mme D. est dans le déni malgré la durée de sa maladie. Ce mécanisme de défense qui permet la mise à l’écart d’un savoir potentiellement traumatisant fait signe de l’insupportable. C’est une situation délicate à gérer pour les soignants. En effet, jusqu’où insister ? Quelle a été l’an- nonce faite à la patiente ? Qu’a-t-elle mémorisé de l’information qu’elle a reçue ?

Je fais référence aux « Réflexions éthiques sur l’annonce» par le Dr D. Blet (déjà cité p. 16) concernant le « processus de non-dit comme parole en souffrance » :

« C’est au patient et non plus au médecin qu’il revient d’être le lieu du non-dit qui apparaît comme une condition nécessaire à la relation thérapeutique et à la vie du patient affecté d’une maladie grave. »

 

  • Connaissance de la patiente et questionnaire de réceptivité musicale

Quand je rentre dans la chambre, Mme D. est sur le fauteuil, dans la même position que la 1re fois où je l’ai rencontrée. Elle trie toujours ses papiers, cherche sa carte vitale. J’écoute ses plaintes, la façon dont elle interpelle sans cesse son mari afin qu’il n’oublie pas de lui ramener des « papiers» de la maison. Il fait une liste, il la regarde, l’écoute mais ne dit rien.

Elle parle de « cette » maladie qu’elle ne comprend pas mais dont elle cherche les causes, peut-être liées à sa vie professionnelle. Elle a travaillé dans des pressings pendant de nombreuses années et pense avoir été intoxiquée par le trichloréthylène. Mme D. est parisienne ; elle a commencé à travailler très jeune à Evry, puis s’est mariée. Elle a pu acheter un pressing rue Mouffetard à Paris.

Elle parle longuement de la vie au cœur de la capitale et de l’environnement sonore : les sons et les bruits des machines dans l’atelier, avec des rythmes réguliers, qui se répètent. Elle se souvient des discussions avec les clients, du bruit de la rue avec les voitures et les passants.

Son mari et elle aiment la musique, surtout les opérettes et les chansons françaises. Ils ont profité de nombreux spectacles, et fréquentaient les salles de concert. Mélo- dies et rythmes variés faisaient partie de leur vie. Deux de leurs trois enfants jouent régulièrement d’instruments de musique : violon et piano.

Vers l’âge de 55 ans une opportunité a permis à chacun d’eux de vendre sa petite entreprise. Ils décident que cette vie était trop fatigante et bruyante, bien qu’intéressante. Ils ont envie de nature et de « grand air ». Ils partent à Amélie-les-Bains dans les Pyrénées Orientales, où ils achètent un camping au bord de la petite rivière du Tech. Mme D. en était la directrice.

Cette activité qui a duré 8 ans a été la période la plus agréable de sa vie ; une richesse relationnelle avec des clients qui devenaient des amis, les grandes tablées les soirs d’été avec les cris des enfants et les chants. Les sons de la nature ont marqué le temps et les cadences des journées; le chant des oiseaux et le bruit de l’eau qui cou- lait étaient pur ravissement. Les rythmes étaient intimement liés à ces sons, différents selon les mois et les saisons, mais jamais absents sauf quand la rivière était à sec. Ils aimaient ce mode de vie, mais à 63 et 73 ans, ils étaient fatigués. Ils ont décidé de vendre le camping et d’acheter une maison à Carcassonne pour une retraite bien méritée !

Cette ville de taille moyenne leur convient mais ils s’ennuient du camping. Et puis, il y a la vieillesse et surtout cette maladie qu’elle ne comprend pas, ces douleurs qui ne cessent pas.

Il est difficile d’avoir une conversation suivie avec cette patiente. Après une ou deux phrases, elle reprend son sac, trie toujours les mêmes papiers, se plaint d’être dans cette chambre, veut rentrer chez elle…

J’essaye de l’orienter à nouveau vers ses goûts musicaux dont elle parle avec un plaisir certain : la musique classique, le piano, le violon, l’accordéon, et les voix.

Elle accepte ma proposition de venir la voir 2 fois par semaine pour écouter de la musique ensemble.

 

Avec Mme D., nous posons les objectifs suivants :

  • améliorer l’adaptation pendant la durée de l’hospitalisation,
  • diminuer l’anxiété et la douleur en facilitant la détente,
  • retrouver des repères spatio-temporels,
  • redonner du sens à un présent difficile,
  • apporter un soutien à Mr D.; quotidiennement présent, il est très perturbé par l’hospitalisation de sa femme.

3. Les rythmes et les mélodies
Première écoute musicale

Mr et Mme D. m’accueillent en souriant, mais leur attention dure peu. Très rapidement, ils parlent tous les 2 des papiers qui ont disparu, ceux qu’elle trie de manière obsessionnelle.

Je ne puis effectuer le test de réceptivité musicale car il demande un minimum de concentration.

Je lui propose d’écouter 3 extraits en fonction des goûts qu’elle a exprimés lors de notre dernière rencontre.

Je commence par une musique bien rythmée qui corresponde à son état « agité », cela pour aller vers un retour au calme et peut-être un peu d’attention de sa part. J’uti- lise la technique des « trois extraits musicaux» (cf partie théorique, p. 14)

  • le 1er extrait musical joué par Los Calchakis dure 4’. Le tempo est rapide, il y a de la légèreté, les flûtes de pan semblent sautiller. Je l’observe : elle bouge et s’agite, parle beaucoup, ne « comprend pas » pourquoi elle est dans cette chambre. Elle trouve la musique douce et agréable.
  • le 2e extrait musical est du même groupe de musiciens mais avec un tempo plus lent pour faciliter la détente ; je choisis un morceau un peu plus long : 5’.

Après 2’, ses gestes se ralentissent un peu. Elle s’adresse à son mari qui la regarde. Tous les 2 évoquent ces instrumentistes rencontrés parfois au détour d’une rue, des gens d’Amérique du Sud qui jouaient de la flûte de pan et des tambourins; « on s’arrêtait, on les écoutait et on leur donnait des pièces. »

Son attention s’est enfin portée, pour quelques instants, sur la musique qui fait émerger des souvenirs heureux.

  • le 3e extrait musical : j’ai choisi la sonate N° 8 pour piano de L.V. Beethoven.

Cette écoute est longue car composée de 2 mouvements : l’adagio cantabile, 4’15 et le rondo, dont le thème principal est repris plusieurs fois, 4’26. Cette « Grande sonate pathétique » de 1799 aux accents tragiques, capte son attention pendant environ 4’. Elle a laissé ses papiers dans son sac, elle parle peu, dit que c’est « doux, léger et agréable » ; son mari est d’accord avec elle. Elle est contente, me remercie beaucoup.

Nous faisons le projet de la séance suivante ; elle émet le souhait d’écouter du violon et des chants d’Auvergne. Elle redit son intérêt pour les voix et les mélodies, les rythmes rapides.

Deuxième écoute musicale

Mme D. est toujours assise dans son fauteuil, son sac posé sur le sol à côté d’elle, mais elle ne tient pas de papiers à la main.

Elle est plus calme, se dit rassurée par une équipe soignante qu’elle commence à connaître. Elle souffre moins et respire plus facilement. Le nouveau traitement antalgique est adapté et efficace. Elle a retrouvé sa carte vitale. Elle parle avec le médecin du service et avec le psychologue qui viennent la voir tous les jours.

Nous évoquons notre précédent entretien et je suis sur- prise des souvenirs précis qu’elle en a : elle redit la douceur de la flûte de pan et de la sonate, comme si ces 2 musiques étaient identiques.

  • Le 1er extrait musical est un scherzo, mouvement vif et léger du « Violin concerto N°2 » de S.Prokofiev composé en 1915 ; il dure 3’54.

La mélodie est jouée par le violon tout au long du second mouvement. Puis apparaît le violoncelle solo qui sera ensuite accompagné de violon solo. Le troisième  mouvement  a  un  goût  d'Espagne,  avec  le claquement des castagnettes chaque fois que le thème apparaît.

Elle bouge, parle du temps qu’il fait, reste silencieuse pendant une minute. Son visage est détendu mais elle est peu concentrée.

  • Le 2e extrait musical fait partie du folklore auvergnat avec les « Chants d’Auvergne» de J.Canteloube, en 1903. Je montre le CD à Mme D. ; elle choisit 2 extraits l’un de 2’43 et l’autre de 3’. Ces chants font émerger des souvenirs et un dialogue s’installe entre elle et son mari. Ils revoient le camping qu’ils ont dirigé pendant 8 ans, leur amitié avec celle qui a été la « mairesse » du village pendant 40 ans.

Ils évoquent le Lot, l’Aveyron, le Cantal.

Ils ne sont pas tristes, elle ne parle pas de ses douleurs. Elle aime la voix « cristalline ».

Nous clôturons cette séance dont la durée a été de 30’. Mme D. a pu se concentrer pendant environ 4’, et lorsque je quitte la chambre, elle a le sourire !

Troisième écoute musicale

Cette séquence comportera trois écoutes différentes, tout en laissant à Mme D. le choix des extraits. En effet, elle aime regarder les boîtiers des CD, commenter les photos des instruments ou interprètes, c’est une façon, pour elle, de « se changer les idées », d’être « dans » la musique. J’arrive toujours avec de nombreux CD de façon à ce qu’elle puisse choisir. Elle souhaite écouter à nouveau une chanson de J.Canteloube, qu’elle a beaucoup aimé lors de la séance précédente ; reprendre une écoute connue lui apporte un repère rassurant.

  • Le 1er extrait musical sera « Baïlero » d’une durée de 6’34 ; cette mélodie date de 1903. À la nuit tombante, dans la montagne, le compositeur contemplait le paysage quand tout à coup s'éleva le chant d'une bergère. Il commençait à noter la mélodie quand, de très loin, comme portée par la brise, il perçut la voix d'un autre berger, à peine perceptible qui répétait le thème.

Cette chanson est une fois de plus très évocatrice de souvenirs pour Mme et Mr D. : les promenades, les couchers de soleil sur la montagne. Tous les 2 expriment du contentement.

  • Le 2e extrait musical dure 3’04. Il s’agit de l’adagio molto de « l’Automne » des « 4 saisons » de A.Vivaldi, concerto pour violon et orchestre composé en 1728. Ces rythmes lents ont pour but la détente, mais Mme D. est agitée. Elle bouge, parle, dit son envie de rythmes rapides avec du violon.

Nous écoutons la suite des « 4 saisons» avec

  • Le 3e extrait musical : l’Allegro de « l’Automne » dure 5’18. Mme D. bat la mesure avec le pied et elle dit combien elle aime « la vieille musique », très douce et entraînante. J’essaye d’attirer leur attention sur l’écoute, mais l’important pour eux est l’émergence des souvenirs qui leur apportent vraiment de la joie.

Ils ont du plaisir à écouter de la musique, à en parler ensuite. Ils expriment des souhaits pour la séance sui- vante, en particulier concernant les instruments à cordes.

Quatrième écoute musicale

Pour cette rencontre, j’utilise également la technique psycho musicale dite « des trois extraits musicaux » en respectant la chronologie.

J’ai préparé un programme d’écoute avec une possibilité de choix assez large concernant le 1er extrait. C’est en effet seulement au début de la séance que je déciderai de celui qui convient.

Quand je rencontre Mme D., elle parle peu; elle est fatiguée, se plaint de douleurs dans les épaules. Elle est inquiète car son mari est en retard ce matin ; aura-t-il pensé à lui porter « ses papiers»?

Je l’écoute puis je lui propose de commencer la séance par une œuvre dont les 3 mouvements sont contrastés. Elle accepte tout en montrant de la tension.

  • Le 1er extrait, un concerto de Vivaldi pour mandoline et cordes est d’une durée de 8’. Elle écoute, s’agite, ouvre et ferme les yeux, bouge beaucoup pendant tout le 1er mouvement, puis semble « s’installer » dans la musique.

Elle dit que cette musique l’a fatiguée, au début et à la fin, mais pas au milieu. Ceci correspond à la construction de l’œuvre avec le contraste qui s’établit entre les 2 mouvements vifs des Allegro et la mélancolie nuancée du Largo. Elle a aimé la mandoline et les violons.

Cette écoute a facilité la verbalisation et permis l’expression de ses émotions, avec un effet cathartique.

  • Le 2e extrait musical : je choisis une sonate jouée uniquement à la harpe. De cette œuvre du XIIIe siècle composée par J.L. Dussek sur des rythmes lents émane de la légèreté. La durée de 7’21 permet de se laisser pénétrer par ces sons. Mme D. bouge moins, son visage est plus détendu même si elle est peu concentrée. Elle dit avoir pris du plaisir durant cette écoute qui a particulièrement touché son imaginaire : « je voyais une petite rivière qui coulait lentement avec parfois le bruit de l’eau éclaboussant les cailloux ». Elle a pu penser à autre chose et se sent reposée, un peu détendue.

Mr D. arrive, demande s’il peut rester dans la chambre.

Nous l’accueillons avec plaisir. Nous écoutons ensemble

  • Le 3e extrait musical, de l’époque baroque est un concerto pour violon et orchestre de A. Corelli. Le tempo souvent rapide du violon, les changements de tonalité très harmonieux en font une œuvre tonique. Mme D. garde les yeux ouverts.

Des souvenirs heureux émergent et elle parle pendant cette écoute, s’adresse à son mari. Tous les deux parlent du plaisir éprouvé quand violons et instruments d’époque résonnaient. Ils imaginaient un bal à la cour, une époque très ancienne, un temps révolu, inconnu…

Nous faisons le projet de la séance suivante. Je lui demande si elle a des souhaits concernant les prochaines écoutes. Elle évoque le piano, qui est un de ses instruments préférés. Elle accueille favorablement l’idée d’alterner les rythmes rapides et lents, les voix et instruments différents.

Quand je quitte la patiente, elle est apaisée ; elle reprend la conversation avec son mari…

Cinquième écoute musicale

Deux jours seulement se sont écoulés depuis la séance précédente.

Mme D. est assise dans le fauteuil ; elle semble plus détendue. Son mari est sur une chaise, en face d’elle. Ils sont silencieux en cette fin de matinée.

Nous évoquons les écoutes antérieures et je leur propose d’écouter une sonate pour piano pour commencer.

  • Le 1er extrait est le 1er mouvement de la sonate N° 14, nommée « Clair de lune » par un poète allemand. Cette œuvre comprend 4 mouvements et dure environ 15’. L’image est celle d’une barque sur un lac ; en réalité, cette œuvre de L.V.Beethoven décrit une marche funèbre et elle fut cataloguée comme musique de deuil. Son jeu par Beethoven évoquait, d'après ses assistants, des fantômes traînant leurs chaînes dans un château.

Mme D. a exprimé des émotions, pleuré, manifesté une grande tristesse avec l’émergence de souvenirs heureux. Elle est souvent allée salle Pleyel pour écouter du piano avec son mari. La vie était plus facile, ils étaient jeunes. Lui ne dit rien, semble avoir oublié certains de ces souvenirs. Nous écoutons les 3 autres mouvements de la sonate, à la demande de Mme D.

  • Le 2e extrait musical correspond aux 2 mouvements suivants : « allegro molto » et « adagio ». Dans la continuité de l’œuvre, cette association apporte un certain apaisement. La rapidité de « l’allegro » fait lien avec « l’adagio ». Mme D. est plus détendue et elle veut entendre la fin de la sonate car c’est une musique qu’elle aime particulièrement.
  • Le 3e extrait musical est le dernier mouvement « allegro vivace ». Cet extrait est dynamisant.

Mme D. montre moins d’attention. Elle interpelle son mari, parle de ses douleurs enfin soulagées, du médecin qu’elle a rencontré…

La semaine prochaine, Mme D. sera transférée dans un ser- vice de soins de suite. Lors de notre dernière rencontre musicale, à sa demande, nous écouterons les extraits qu’elle a préférés. Nous ferons ensuite le bilan de ce travail.

Sixième écoute musicale

Mme D. est agitée, elle dit ses inquiétudes par rapport à ce nouveau lieu qui va l’accueillir pendant trois semaines. Elle parle vite, puis se tait. Je l’écoute dans son silence, puis je lui présente tous les CD que nous avons écoutés ensemble. Elle choisit :

  • 2 « chants d’Auvergne » de J. Canteloube et
  • « l’Automne » des « 4 saisons » de A. Vivaldi.

Mme D. manifeste beaucoup de plaisir tout au long de l’écoute des chants et mélodies. Le temps de verbalisation permet d’aborder le bilan des séances.

4. Bilan des séances

La musicothérapie auprès de Mme D. a été bénéfique en particulier sur le plan de l’aide à l’adaptation durant son hospitalisation. Nous avons remarqué une évolution tout au long du déroulement des séances.

J’exposerai le vécu de Mme D., mes observations et celles de l’équipe de soins.

Le vécu de Mme D.

Mme D. parle du bien-être apporté par la musique. Elle a été particulièrement sensible aux chansons folkloriques, et à la musique baroque. En effet, ces mélodies et instruments de musique font émerger des souvenirs agréables.

Elle ressent de la douceur quand les rythmes sont variés et elle en éprouve du plaisir. Elle a une préférence pour les tempos rapides car ils sont pour elle le signe de l’action. Elle ne les associe pas à la vitesse, mais à quelque chose de dynamique et de vivant, avec toujours beau- coup d’images.

Elle est rassurée par le personnel soignant et par les médecins qu’elle nomme, qu’elle connaît. Mme D. exprime sa peur du retour de la douleur, actuellement calmée.

Elle sollicite souvent son mari sur les différentes écoutes musicales. Mr D. est attentif, mais verbalise peu. Il sourit, manifeste du contentement, acquiesce à ce que dit sa femme, est très présent.

Mes observations

Ces 8 séances, très contrastées, ont été riches sur le plan de la communication non verbale. J’ai repéré une diminution de l’agitation et de l’anxiété de Mme D. Progressivement, elle a été plus détendue, avec moins de gestes et de mouvements désordonnés. On peut parler d’une évolution de son comportement avec davantage d’écoute et de calme.

Son attention a été réelle concernant certains rythmes et mélodies, malgré un temps de concentration limité (environ 5’).

Elle manifeste du contentement quand je rentre dans la chambre et pendant les séances.

Une communication réelle s’est installée avec Mr D. autour de la musique. Il participe à une activité commune avec sa femme, partage avec elle du plaisir et non des inquiétudes d’ordre médical. Il est à une place différente, avec une proximité retrouvée.

Nous observons que la musique permet un travail de réminiscence et de mémoire d’autant plus important que la personne est âgée :

  • des souvenirs émergent pour Mme et Mr D., évoquant des moments heureux,
  • Mme D. se rappelle les œuvres musicales écoutées lors de la séance précédente.

Ces moments musicaux partagés ont créé une continuité, donné des repères différents, rassurants et contenants. Ils ont permis d’alléger la détresse dans le sens que lui donne le Pr Jimmie C. Holland :

«La détresse psychologique s’inscrit sur un «continuum», allant des sentiments «normaux» de vulnérabilité, tristesse, craintes, jusqu’à des difficultés pouvant devenir invalidantes, telles que l’anxiété, la dépression, l’isolement social et la crise spirituelle.» Avec la grille d’évaluation évoquée en infra, nous avons un aperçu du déroulement des séances concernant la participation, le comportement, l’intéressement et la compréhension de Mme D.

Les observations de l’équipe soignante

Pour les soignantes, Mme D. est moins désorientée. Elle s’adapte à l’hospitalisation, et a trouvé d’autres rythmes : ceux du service, avec les soins, les visites, les repas… Elle communique davantage et d’une façon plus calme avec les infirmières et les aides-soignantes. Son agitation et son agressivité s’estompent. Elle est rassurée par rapport à la présence quotidienne de son mari auprès d’elle. Ses douleurs sont très atténuées, elle est donc moins fatiguée et montre moins d’inquiétude.

Les plaintes sont moins fréquentes, en particulier concernant les papiers qu’elle cherchait constamment.

Avec les soignantes, elle évoque parfois les musiques que nous avons écoutées ensemble. Elle raconte plus facile- ment les souvenirs d’un temps où elle a été heureuse. Mme D. peut maintenant se projeter dans l’avenir avec le but de revenir vivre dans sa maison.

Synthèse et grille d’évaluation

Mon travail auprès de Mme D. a été intimement lié à celui de l’équipe. Une triangulation s’est créée lors des réunions, grâce à la médiation de l’élément musical.

J’ai apporté des informations sur les réactions de la patiente concernant son rapport au temps, ses capacités d’attention et de concentration. Mes connaissances sur l’importance des rythmes et de l’environnement sonore ont permis aux soignants de s’approprier les éléments musicaux.

Quand je retrouvais Mme D., j’étais informée des traitements qui lui avaient été administrés afin de diminuer la

douleur, de l’évolution de ses troubles de l’adaptation. Son état physique et psychologique s’est amélioré grâce à une prise en charge médicale adaptée.

Ces échanges fructueux ont apporté une aide efficace à Mme D. et à son mari. Nous pouvons dire que les séances de musicothérapie ont été bénéfiques sur le plan de la détente et de la réappropriation des rythmes et du temps. Mme D. a toujours une représentation très visuelle de sa maladie. Elle parle souvent de quelque chose qui la ronge, la poursuit, qu’elle ne peut arrêter, qui va trop vite. Pour elle, il est question d’un agent agresseur qui vient de l’extérieur. Elle ne prononce pas le mot cancer. Nous n’avons pas, à ce jour, connaissance de l’information qui lui a été transmise lors de l’annonce ni des circonstances.

Le médecin du service lui propose le transfert dans un service de soins de suite où son mari aura un lit dans la même chambre qu’elle. Les buts de ce séjour d’une durée de trois semaines sont une convalescence et la préparation du retour à la maison. L’assistante sociale a eu plusieurs entre- tiens avec Mr et Mme D. afin de prévoir les aides nécessaires pour pallier la perte d’autonomie. La négociation est difficile car ils veulent reprendre leur vie « comme avant» et n’ont besoin de personne.

Si la demande de Mme D. est récurrente concernant le retour à la maison, elle accepte l’idée de se reposer dans un service de soins de suite.

Mme D. semble retrouver du goût au temps qu’il lui reste à vivre dans le sens de vivre un présent vivant, que l’on reconnaît au plaisir que la personne manifeste.

La grille d’évaluation a également été réalisée a posteriori, c’est-à-dire à la fin de son séjour dans cette unité de soins. Cette grille nous permet de repérer :

  • une participation moyenne, avec des difficultés de communication,
  • un comportement souvent inadapté, dû à son agitation, surtout lors des premières séances,
  • une bonne compréhension des extraits musicaux,
  • l’expression d’un contentement mais une concentration limitée dans le temps.

La musicothérapie a apporté un soutien efficace à Mme D. tout au long de son séjour dans l’unité de soins palliatifs. Les effets structurants des différents rythmes ont facilité son adaptation quotidienne dans le service.

Elle a retrouvé des repères de temps.

Elle éprouve moins de fatigue car elle ne souffre plus grâce au traitement médical. Les mélodies écoutées ont eu un effet de potentialisation et facilité l’apaisement.

Nous pouvons dire que les séances d’écoute musicale ont apporté une aide efficace et complémentaire. En facilitant la communication entre le malade, ses proches et les soignants, elles ont permis l’émergence des émotions et la détente.

(1) Médecin coordinateur du Réseau Ouest audois Douleur et Soins Palliatifs, polyclinique Montréal à Carcassonne.

(2) Société Fançaise d’Accompagnement et de soins Palliatifs créée en 1990 , SFAP 1996


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